Crise des « migrants » : Tous touristes, tous immigrés

par François Bousquet

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L’exploitation de la souffrance à des fins de propagande n’est pas récente. L’image du petit Aylan Kurdi, mort sur une plage turque, n’a pas dérogé à la règle. Atroce. C’est oublier cependant qu’un enfant meurt de faim toutes les 6 secondes dans le monde, selon la FAO. Pas une ligne dans les journaux, loi du kilomètre sentimental. Quand « le cynisme ne se porte plus », remarquait Bernanos, et que « l’honnêteté revient à la mode » dans des sociétés qui « ont perdu jusqu’au courage de leurs vices », alors fleurit une espèce d’hommes : les « Bien-Pensants » – apôtres de la migration pour tous.

 

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. 232 millions de migrants internationaux en 2013 d’après les Nations unies. Il y a un demi-siècle, ils étaient trois fois moins nombreux (75 millions). Un « big bang » migratoire. Les ordres de grandeur donnent le vertige, mais ils sont vains. D’abord parce qu’ils vont s’amplifier dans les années qui viennent. Ensuite parce qu’ils sont fantaisistes. Quand on sait que ce sont les agences nationales (l’Insee et l’Ined, pour l’Hexagone) qui fournissent ces données à l’ONU, on est en droit de formuler les plus grandes réserves. En France, la démographie, c’est de l’approximographie et du blanchiment statistique. « On a l’impression, accuse Michèle Tribalat dans Les yeux grands fermés. L’immigration en France (Denoël, 2010), que l’Insee manie les chiffres comme il le ferait de la nitroglycérine ». Sujet explosif – et qui a vocation à exploser. Ce qui est d’ores et déjà le cas des chiffres du tourisme, autre forme de transhumance, strictement saisonnière elle. Songez qu’on a compté en 2014 plus de 1 milliard 138 millions touristes internationaux (dans le lot, quantité d’immigrés qui échappent à la vigilance des « démographes »). En 2020, ils devraient être 1 milliard 600 millions.

 

C’est la logique de la mondialisation qui le commande. La libre circulation des biens et des personnes. L’écoumène a vocation à se transformer en zone franche dans une sorte d’apothéose du libre-échange. Les GPS, Internet, les satellites, le transport aérien ouvrent partout de nouvelles routes, commerciales, migratoires, touristiques. « De toutes les sortes de bagage, l’homme est le plus difficile à transporter », se lamentait Adam Smith à la fin du XVIIIe siècle. Les choses ont bien changé depuis. De 1800 à aujourd’hui, la mobilité des personnes a augmenté de plus de mille fois ! Sans parler de la connexion, qui a changé la nature même de notre perception du lieu. Se connecter, c’est se déterritorialiser d’emblée. Ailleurs est désormais ici – pixélisé. Ou pour le dire avec les mots de Marx, le capitalisme adossé à la technique a produit une « annihilation de l’espace par le temps ». Résultat : l’accélération a compressé les distances. Des penseurs aussi puissants et originaux que Paul Virilio, dans La vitesse de libération (Galilée, 1995), ou que Hartmut Rosa dans sa théorie sociologique du temps, Accélération, Une critique sociale du temps (La Découverte, 2010), l’ont abondamment démontré. La modernité est une expérience de l’accélération, singulièrement une expérience de l’accélération sociale, révolution sans fin.

L’une des figures dominantes de ce monde, qui en accomplit le vœu de mobilité, c’est « l’étranger », autant le Meursault d’Albert Camus que le citadin déraciné du sociologue Georg Simmel, l’étranger dans la ville-monde, héros moderne – et si peu baudelairien – transplanté dans le village global de Marshall McLuhan. Un univers d’expatriation radicale, où les grands poètes de la race (Michelet et Barrès, Senghor et Césaire) ont été rangés au rayon des antiquités, où les motifs identitaires, sinon même suprématistes (et la négritude en était un), ont plus ou moins disparu au profit de ce que les études postcoloniales désignent sous le terme de « migritude ». Les figures de l’hybridation et de la zombification occupent désormais le devant du cirque médiatique, les poétiques du divers, le « Tout-monde », l’identité-rhizome nourrie des fumisteries de la « French Theory ». La créolisation universelle – ou le métissage pour tous (ce qui revient au même).

 

Des créatures en transit dans un monde offshore

 

L’avant-garde de cette révolution anthropologique, c’est le duo du touriste et de l’immigré, deux créatures en transit parcourant une planète offshore, où les nations sont désormais pareilles à ce que ce clown triste de Houellebecq dit de la France – « un hôtel, pas plus ». Ce pourrait être une fable de La Fontaine, c’est la parabole de la mondialisation, en ce sens que le monde est la seule destination. L’envers et l’endroit d’une même réalité. Aucun d’entre nous ne peut s’y soustraire. Tel est le devenir gnou de l’humain. On the road. Ici aussi, les Américains ont tracé la voie. Tout se délocalise, même l’appartenance. Ainsi le passeport remplace-t-il peu à peu la carte d’identité. À chacun, sa destination. L’Occident est devenu le rêve du monde – the rest of the world, comme disent les Américains –, pendant que le monde devenait pour l’Occidental un produit touristique à visiter. Au fond, chacun est le migrant de l’autre, succombant à l’appel de l’ailleurs (peu importe que celui-ci soit frelaté ou non), en quête de dépaysement, expression symptomatique : ne plus faire pays.

 

Le touriste est l’objet du désir de l’immigré, et réciproquement. À eux deux, ils forment le couple du premier homme et du dernier homme. L’immigré veut adopter le mode de vie du touriste. C’est un désir mimétique qui le pousse à l’exil, une même aspiration au confort, à l’abondance, aux congés payés, à la longévité. Il laisse derrière lui une terre qu’il croit maudite, vouée à la répétition des cycles de violence, en Afrique ou au Moyen-Orient, comme naguère les pèlerins du Mayflower laissaient derrière eux une Europe assimilée à la grande prostituée babylonienne. Il traverse des déserts, des océans, pour accoster en Terre promise, comme dans le film d’Elia Kazan, America, America – le nom de l’Occident. Le touriste, lui, sait qu’il l’a perdue, la Terre promise, du moins que le développement ne tient pas ses promesses ; il cultive la nostalgie du temps jadis à travers des ersatz sportifs, des contrefaçons patrimoniales, dans les musées aussi bien que dans les déserts, dans les parcs d’attraction aussi bien que sur les plages, où il recrée des jardins d’Éden climatisés, synthétiques, vaguement tropicaux. Tout y est faux, sauf sa demande d’être mis en congé de l’histoire et de retomber en enfance. Grâce à quoi il se délivre d’une autre malédiction, celle de la chute dans le salariat.

 

Leurs routes se croisent dans un va-et-vient ininterrompu. Les uns vont dépenser leur argent au bout du monde, les autres viennent en gagner ici. Le tourisme est un loisir de seniors plutôt riches, traveling panoramique avec vues imprenables (mais toutes vues à travers le même filtre occidentaliste) ; l’émigration, un sport de jeunes plutôt pauvres (en valeur relative – les passeurs coûtant très cher), pareille à la traversée d’un tunnel. Les uns voyagent sur le pont, les autres dans les soutes. Les premiers achètent du soleil avec leur argent ; les seconds veulent se faire une place au soleil. Rien d’étonnant à ce que la Méditerranée soit leur terrain de jeu favori : un tiers du tourisme mondial et un tiers de l’immigration à elle seule.

 

Un phénomène de propagation sismique

 

Le capitalisme est ainsi fait qu’il est condamné à produire des surplus, mais ce ne sont pas toujours ceux auxquels songeaient les marxistes. Le surplus de capital va chez les pauvres pour se divertir. Le surplus de population va chez les riches pour fournir une main-d’œuvre clandestine, taillable et corvéable à souhait et que n’entravent en rien les contraintes du droit du travail. Les multinationales font ainsi pression à la baisse sur les salaires, dans tous les secteurs de l’économie qui ne sont pas délocalisables. On va donc importer de la force de travail, faute de pouvoir délocaliser l’outil de travail.

 

Dans les Étrangers de passage. Poor to poor, peer to peer (L’Aube, 2015), Alain Tarrius appelle les nouveaux migrants qui se déplacent au gré des opportunités économiques les « transmigrants ». Ils sont « trans » parce qu’ils ne s’inscrivent plus dans un schéma binaire, dehors ou dedans, mais ternaire : « dehors-dedans-au travers ». Ils représentent l’autre face de la mobilité ultralibérale. Rien que pour la France, Tarrius les estime à 200 000 personnes. Il n’évoque que les immigrés, mais son concept s’applique à la lettre au tourisme, rich to rich, peer to peer. Ce sont les nouvelles caravanes de la mondialisation. Marchands ambulants et colporteurs qui sillonnent les routes commerciales, d’oasis en oasis – les villes où une immigration plus ancienne s’est sédentarisée. Eux aussi circulent la plupart du temps avec des visas touristiques et des autorisations provisoires. C’est une immigration flexible, hyper-mobile – ce que devient un tourisme de l’offre (low cost). Les familles elles-mêmes sont transnationales. Un cousin à Bruxelles, un oncle à Marseille, un frère à Turin. Les trafics ? Produits de contrebande, contrefaçons, services en tous genres (dont des consultations médicales), sur fond d’argent sale. On estime à 6 milliards de dollars le produit des marchandises détaxées, essentiellement asiatiques, qui transitent par Dubaï, troisième port mondial. Le fameux Stade Dubaï du capitalisme décrit par Mike Davis (Les Prairies ordinaires, 2007), la capitale émirati dont le centre commercial, le Dubaï Mall, est le lieu touristique le plus visité au monde (75 millions de visiteurs à l’année). Ensuite, il suffit de caboter la marchandise à l’intérieur de l’espace Schengen, transformé en zone de duty free. Ici aussi, l’ubérisation fait des miracles. Airbnb pour les bobos, marchands de sommeil et économie parallèle pour les prolos. De part et d’autre, on y expérimente le translibéralisme du futur, sans frontières, sans taxes, à la lisière de la légalité. Le rêve de l’OMC !

 

Il y a les voyageurs du jour (touristes) et les visiteurs de nuit (immigrés), oiseaux au long cours, attirés par les lumières de l’Occident. On a beau tirer les volets, dresser des grillages, fermer les frontières, il en vient de partout. Ils se jettent sur les routes, poussés par un mouvement irrationnel, contagieux, plus fort que tout. Qui parviendra à les arrêter ? Autant stopper à la main, avec un filet à papillons, un phénomène de propagation sismique, une onde de choc qui se répand sur la planète entière. C’est la dérive des continents, la tectonique des migrations. L’âge du Grand Exode, comme aux temps bibliques ou lors des Grandes Invasions au sein d’un monde chaotique pris dans un « mouvement brownien », selon l’expression de Marc Bloch, le fondateur de l’école des annales. Des populations entières se mettent en marche, à la poursuite d’un mirage de richesse entraperçu à la télévision ou d’une promesse d’exotisme vendue par les tours-opérateurs. Ni les uns ni les autres n’échappent à la fatalité des autres espèces animales, qui ont vu leurs ères géographiques totalement bouleversées par la mondialisation.

 

Bouvard immigré, Pécuchet touriste

 

La mondialisation vend un modèle unique de développement sous toutes les latitudes, sans autre alternative que la profusion de choix marchands qu’elle offre. Partout, elle délocalise, elle défiscalise, elle déterritorialise, elle nomadise. Son mythe est celui des sociétés ouvertes, véritable cheval de Troie qui vampirise les cultures indigènes au profit d’un vaste marché mondial hors-sol, sans restriction de nationalité, sans code du travail, sans assignation territoriale. Le tourisme et l’immigration ne sont que les deux faces de ce phénomène. Un monde qui n’a que faire des frontières et des identités. Comme il lui faut une idéologie, ce sont les droits de l’homme qui la lui fournissent. Le but étant de faire un citoyen universel interchangeable. Sauf qu’il existe déjà cet homme sans identité, c’est le consommateur migrant. On va le décorer du titre de citoyen du monde (la citoyenneté étant universalisable, tout autant que le marché – la nationalité n’ayant pas cette élasticité conceptuelle), et le tour est joué.

 

Rien de tel que la dialectique du touriste et de l’immigré pour illustrer ce phénomène. C’est la thèse et l’antithèse d’un même dispositif. Un fusil à deux coups. La synthèse, on la connaît, c’est le monde actuel. C’est le couple moderne par excellence, qui attend son Flaubert pour l’épingler. Nul besoin d’un parrainage républicain ou d’un brevet de tourisme éthique pour officialiser leur union, ils sont parfaitement assortis, liés par un destin commun, quelque dissemblables qu’ils puissent être par ailleurs. Modernes Bouvard et Pécuchet, ils constituent les deux pôles de la grande famille humaine recomposée. Ce sont les déserteurs de la Terre. Ils ont cessé de l’habiter pour y séjourner, le temps d’un visa ou d’un contrat. Dans ces conditions, le sédentaire leur apparaît comme l’indésirable à déloger. Lui seul étant expulsable, n’ayant aucun droit opposable à faire valoir.

 

Pauvre fous ! Qui dira que ces migrations massives nous tuent, tout autant qu’elle tue les migrants. Qu’aucune société n’a survécu sans dommage à de tels déplacements de population, des armées entières, d’une taille inconnue. L’angélisme de la gauche est criminel, le cynisme de la droite ne l’est pas moins. Un peu de réalisme ne ferait de mal à personne, mais cela fait longtemps que dans notre fuite en avant, on a brûlé tous nos vaisseaux et renoncé à une réalité perçue comme trop explosive pour ne pas être tenue à l’écart, de peur qu’elle nous saute à la figure. Homo consumans a choisi de vivre dans l’irréalité. Autant vivre sur un dépôt de munitions. Tant que notre société ne renoncera pas à son taux de croissance, les flux migratoires et les flux touristiques s’amplifieront. Ils sont le corollaire et la condition de sa richesse. La vérité, c’est qu’on ne peut avoir de société de consommation sans immigration, ni tourisme, première industrie mondiale. Quitte donc à choisir notre destin, il nous faudra trancher en dernier ressort entre notre mode de vie et notre survie. À nous de fixer nos priorités. Elles seules détiennent les clefs de notre avenir.

François BOUSQUET

 

Article paru dans le numéro 157 de la revue Éléments (novembre 2015), avec l’aimable autorisation de sa rédaction.