De la limite – bref éloge des frontières

par Julien Magdelain

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Trois jours après les attentats qui ont frappé les nôtres à Paris, notre bon président en appelait à l'unité nationale. Il s'est même payé de belles paroles en invitant au « retour aux frontières nationales ».

            Honnête ou pas, si même le président de la République en appelle aux frontières nationales pour parer à la menace terroriste, c'est bien qu'elles protègent, ces frontières… N'est-ce pas d'ailleurs ce qu'écrivait en 2010 Régis Debray, cet authentique républicain de gauche – autant dire, un réactionnaire pour les hollandistes – dans son Éloge des frontières ?

            Tout républicain qui se respecte ne pourra qu'apprécier ce bel ouvrage, un brin pamphlétaire, qui va à l'essentiel sans se départir de sa rigueur intellectuelle. Écrit dans un français impeccable.

            Que dit en substance Régis Debray ?

 

La frontière, une « absurdité très nécessaire, et insubmersible »

 

            Tracer une ligne, séparer un dedans d'un dehors, un autorisé d'un interdit, pour quoi faire ? Eh bien, pour faire souche, pour mettre de l'ordre dans le chaos. C'est déjà le cas dans les traditions (Dieu séparant les eaux), dans les civilisations, la grecque (Zeus et l'androgyne), la romaine (Romulus et le pomerium). La frontière, si antique et si actuelle, est ambiguë : elle dissocie et unit, comme un fleuve qui sépare et joint en même temps.

            Séparer, oui, mais pourquoi ? Debray répond : pour « sauvegarder l'exception d'un lieu et, à travers lui, la singularité d'un peuple. Enfoncer un coin d'inéchangeable dans la société de l'interchangeable, une forme intemporelle dans un temps volatil, du sans-prix dans le tout-marchandise ». En d'autres termes, pour sacraliser. Pourquoi par exemple sacraliser le corps humain ? Pour l'empêcher de devenir un objet, un produit comme un autre. Parler du corps humain n'est pas anodin : la peau, disait Paul Valéry, est ce qu'il y a de plus profond chez l'homme. La biologie nous enseigne que la peau, cette couche isolante, régule l'échange entre un dehors et un dedans. Grâce à elle un être vivant peut se former et croître. C'est notre cas, dans le ventre maternel, à nous embryon, nous bébé.

            Cependant la peau, comme la frontière, n'est pas un mur. Sa fonction, régulatrice, la lie davantage à la passoire : elle est là pour filtrer plus que pour étancher. « Les pores font respirer la peau, comme les ports, les îles, et les ponts, les fleuves ». Il ne faut pas opposer intérieur et extérieur, centre et périphérie, substrat et surface : notre intimité s'exhibe par l'épiderme.

            Régis Debray rappelle, comme Alain de Benoist dans Nous et les autres[1], que toute identité est dialogique : elle se construit aussi par rapport à l'autre. De même que je ne suis rien si l'autre ne me reconnaît pas, de même « une communauté sans extérieur pour la reconnaître ou l'investir n'aurait plus lieu d'être ». Parler de « communauté internationale » n'aurait donc de sens que si on désignait le mammifère humain face à l'alien, à l'étranger venu d'ailleurs.

 

Face à la « l'éphémère Union Européenne », le partage du monde

 

            La mondialisation se heurte d'ailleurs à un contrecoup : on n'a jamais autant parlé de biodiversité que depuis le triomphe de l'uniformité. D'où l'intérêt, pour la mondialisation, de recourir au techno-autoritaire pour s'imposer. Elle déracine, la mondialisation, elle déboussole. Et si les cultures périssent, l'homme résiste. Pour parer au déracinement, l'homme se nidifie.

            On entend dire parfois, comme une plainte, qu'il n'y a plus de limites. Le problème n'est donc pas l'excès, mais le déficit de frontières. Il n'y a que les passe-murailles abonnés au nomadisme attalien pour se réjouir du travail de sape de la mondialisation. Ce qui nous ramène à une nouvelle lutte de classes : les nomades détenteurs de capitaux déterritorialisés contre les sédentaires qui ont pour capital immobile leur terre.

            Et c'est sans compter le fruit amer de la mondialisation : la balkanisation. « Le frotti-frotta civilisationnel provoque de l'eczéma », écrit Debray. La « crise des religions», le « retour du religieux », c'est du religieux sans culture, du religieux déviant. Le politologue Olivier Roy, spécialiste de l'islam, parle à juste titre de « sainte ignorance »[2].

            Comment qualifier le sans-frontiérisme, cette mythologie de l'Union Européenne ? C'est tout à la fois un économisme, un technicisme, un absolutisme et un impérialisme. Une preuve ? Le bras  armé de la mondialisation s'appelle le devoir d'ingérence, soit le souci moral de zigouiller le rétif pour imposer la démocratie marchande.

            « Toutes les cultures doivent apprendre à faire la sourde oreille, à s'abriter derrière un quant-à-soi, voire un refus de comprendre », écrit Debray. Lutter contre la convergence mondialiste par la divergence culturelle. Conserver nos structures, pour ainsi dire. Avec un dosage équilibré. Car la frontière, comme tout médicament, est à la fois remède et poison. On peut autant mourir par l'étouffement que par les courants d'air. Par la liquidité induite par l'effacement des frontières, façon melting pot capitaliste ; ou par l'érection de murs, façon Berlin et Cisjordanie.

            L'idée ne consiste donc pas à détruite les identités, mais à se préserver soi, et à reconnaître l'autre en tant qu'autre. Ne point jeter nos cartes d'identité, mais donner à chacun un passeport. « Opposant l'identité-relation à l'identité-racine, refusant de choisir entre l'évaporé et l'enkysté, loin du commun qui dissout et du chauvin qui ossifie, l'antimur dont je parle est mieux qu'une provocation au voyage : il en appelle à un partage du monde. »

            Régis Debray écrivait en 2010 que le devoir de frontière était une urgence. En 2016, après une année secouée par les attentats, et la crainte que d'autres adviennent, cette injonction n'a pas pris une ride.

 


[1]Nous et les autres. Problématique de l'identité, Alain de Benoist, Krisis, 2006

[2]La sainte ignorance, Olivier Roy, Le Seuil, 2006